If You’re Reading This It’s Too Late par Drake If You're Reading This It's Too Late
Hip Hop dépressif

Drake
If You're Reading This It's Too Late

Si tu lis çà, c’est qu’il est trop tard

illdrake

Le titre de l’album annonce la couleur, ou plutôt l’absence de couleur : If You’re Reading This It’s Too Late. Comme une lettre d’adieu, de suicide ou un ultime appel au secours. Voici, ma chère amie, un disque profond et sobre. Drake y est dark à faire passer Radiohead pour la compagnie créole. Le flow du rappeur canadien est solitaire, comme détaché des ambiances lourdes et minimalistes de la production. Ce disque est une mise en scène poignante de la solitude et de la paranoïa. Si le Hip Hop n’était pas encore enfermé dans un imaginaire urbain, nous serions ici en présence de la BO parfaite d’un western à l’ancienne. C’est au destin que s’adresse la voix de Drake, aussi sincère et sensuelle que le talk du meilleur Prince, baignée d’accords mineurs. C’est un blues nocturne ; une nuit à se demander s’il a déjà fait jour, un blues aussi dépressif que le (feu) Trip-Hop de Portishead.

Syndrôme de l’écolier

Je t’en prie, ne me dis pas « je déteste le rock » ou « j’aime pas le classique » ou « je vomis le jazz » ou « la flute m’énerve » ou « la guitare c’est le seum ». J’entends trop de gens, intelligents parfois, affirmer que le rap, ils ne peuvent pas, que ce n’est pas de la musique et autres foutaises. Sus aux catégories musicales (pratiquées au demeurant sur ce site). Pour moi, Drake, ce n’est ni du rap, ni de la samba, c’est de la zique. Merde.

Il y a les « j’écoute un peu de tout » qui écoutent ce que l’industrie a décidé qu’ils écoutent, en fonction de leur « communauté », de leur âge et de leur classe sociale. Il y a les « je n’écoute que du… » qui écoutent ce qu’ils ont été déterminés à écouter par leurs amis ou leur famille. Il y aussi les « je déteste le… » qui sont de la famille des « je n’écoute que du », à ceci près qu’ils sont victimes du syndrome de l’écolier qui décrète soudainement qu’il n’aime plus les épinards, s’étant aperçu que ses camarades affirmaient détester ce légume.

Il est fort normal, très jeune, de chercher à intégrer la norme. Le jeune en meute a pris la différence en grippe. La norme porte toujours le masque de la contestation. Tel le boa qui machouille l’extrémité pointue de sa propre queue, elle revendique la liberté de s’opposer à… la norme. Le joli piège marketing que voilà.

C’est du niveau religieux : « souffre pour ne plus souffrir ».

Administration numérique de l’humanité

Formellement et psychologiquement, If You’re Reading This It’s Too Late, m’évoque quelques grands albums qui illustrent ou entendent le monde comme un système de plus en plus physique. The Wall, des Floyds, bien sûr, Mezzanine de Massive Attack, 10 000 HZ Legend du groupe Air, Kraftwerk dans son ensemble, ou Nine inch Nails. Évidemment, les machines électroniques, comme les très vaporeuses sonorités de l’album de Drake, sont l’outil idéal pour évoquer cette idée.

Bienvenue dans l’administration numérique de l’humanité (pour paraphraser Éric Sadin dans son Humanité augmentée – editions l’échappée). L’intelligence computationnelle croise, rapproche, essentialise les données, elle les structure, les modélise, les caractérise. Nous avons des destins de data. Nous appartenons à des réseaux. Nous assumons des fonctions. Nous empruntons des circuits optimisés. Nous sommes des flux de voyageurs. Nous sommes des flux de consommateurs. Nous sommes appairés, stockés, classés, indexés, dédoublonnés. Nous sommes tous, partout et pour tous, des variables d’ajustement. Nous sommes connectés, n’est ce pas ? Wired !
Bientôt une fonction convertira l’amour en bits.

Et puis nos corps sont devenus des véhicules, des objets précieux que nous traitons comme des bagnoles de luxe, que nous tunnons, bichonnons, protégeons de l’usure du temps, des méchants microbes, du gras qui tue, des toxines ces chiennes. Nous les montons comme des chevaux de course. Et quand l’heure viendra, le jockey changera de monture. Sois en sûre.

Conclusion

J’ai pris l’habitude, tout jeune, de positionner les conclusions tout à la fin des textes. C’est mon brin de folie à moi. Mon originalité, tu vois.

Je traverse en bus le quartier de ma jeunesse. Il pleut. Partout les boutiques ont fait place à des agences bancaires, des chaînes de vêtements et de restaurants. Les même chaînes que dans chaques villes du monde. Pas besoin de les citer, tu les connais toutes. La planète entière les connaît. Des chaînes !

Allen Meurisse

Note : 4,5/5

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